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Aurélia Beau
BEAU BOUR

B. LE 28 JUIN 2015

L’Europe se remet tout juste de la crise économique profonde qui a balayé le monde, forçant les pays – occidentaux en particulier – à se réinventer pour survivre. Comme les autres, cette crise, Madame S l’a subie de plein fouet et sa situation personnelle et financière – quoiqu’en voie de rémission – demeure fragile.

Mais Madame S a décidé de prendre un nouveau départ. Une fois son divorce prononcé et les bougies de son 40ème gâteau soufflées, elle a opté pour un changement radical, afin de rompre avec un quotidien devenu invivable.

Sur les conseils judicieux de Madame X. sa meilleure amie, elle a ainsi quitté l’agitation de la métropole de Paris pour s’installer avec ses deux enfants dans un des nouveaux logements sociaux à B., aux confins de l’Essonne. Ce qui l’a attiré ? Un cadre de vie plus doux, plus convivial, plus humain et des prix beaucoup plus adaptés à ses modestes moyens.

Comme tout le monde, Madame S se pose des questions et veut la meilleure vie possible pour elle et ses enfants, mais plus les semaines passent, plus elle sent qu’elle a fait le bon choix, plus elle mesure et apprécie les opportunités qu’offre cette vie nouvelle, idéalement lovée entre le centre commercial, la RN 20 et la forêt.

 

6H45

L’alarme stridente du réveille-matin tire brusquement Madame S de son sommeil alors que le jour commence à peine à poindre. Après trois rappels, Madame S saute enfin du lit. Comme tout le monde, elle se réveille sous une douche bien chaude, mais sa douche à elle est chauffée par les panneaux solaires installés sur le toit de son immeuble.

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7h30

Après avoir préparé sa petite Anna et réveillé son fils aîné Abel afin qu’il ne manque pas, pour une fois, ses cours du matin au lycée agricole de la ville B, Madame S récupère le fils de sa voisine pour l’accompagner en même temps que sa fille à la maternelle. Elle connaît encore mal cette voisine peu bavarde, mais elle apprécie cette entraide réciproque qui lui permet de gérer les imprévus et contretemps de son agenda. Avant de quitter le hall de son immeuble, comme tout le monde, Madame S jette ses poubelles de la veille. Mais ses poubelles à elle ont une fonction : elles alimentent immédiatement le compost du Jardin des fleurs entretenu au pied de son immeuble par Madame M., 73 ans, concierge autoproclamée des lieux.

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8h00

Une fois les enfants déposés, Madame S emprunte, comme tout le monde, un véli’b jusqu’à l’arrêt de bus situé sur la RN 20. Mais son veli’b à elle circule le long de larges canaux à macrophytes qui récupèrent et filtrent les eaux pluviales du quartier. Là, comme tout le monde elle prend son bus, mais le sien est un BHNS, un Bus à Haut Niveau de Service, qui l’amène tous les matins en temps et en heure jusqu’à Ivry où elle travaille depuis 9 ans comme employée de bureau dans une compagnie d’assurance.

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13h00

Madame S a fini sa journée de travail (c’est son jour de RTT). Chargée de remettre un colis, Madame S décide, comme tout le monde, d’emprunter une autolib’ pour rentrer à B. Mais, lorsqu’elle se gare la sienne est rechargée grâce aux capteurs photovoltaïques qui couvrent désormais le toit de l’ancien centre commercial.

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13h15

Madame S s’assoit sur un banc du Jardin des oiseaux pour manger son déjeuner à l’ombre rafraîchissante des arbres foisonnants. Comme tous les arbres, ils sont entretenus et arrosés par les services municipaux. Mais les branches, dans lesquelles les yeux de Madame S se perdent, sont abreuvées par l’eau de pluie collectée dans les vastes bassins qui ponctuent le quartier.

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14h00

Comme tout le monde, Madame S souhaite sécuriser son avenir professionnel. Mais c’est au télé-centre qu’elle s’y emploie, en louant un bureau quelques heures tous les vendredis après midi depuis 2 mois pour suivre à distance une formation aux métiers de la comptabilité. Elle y a rencontré madame B, comptable et télétravailleuse, avec qui elle peut échanger sur la rédaction de son CV, sa formation et les offres d’emploi qu’elle analyse déjà. Elle profite de tous les équipements communs qu’offre le lieu : salles de réunion, photocopieurs, réseau internet et équipement de visioconférence, dont l’électricité est alimentée par la cour cinétique à éolienne sur laquelle s’ouvre la fenêtre de son bureau.
Comme toutes les nouvelles amies, Mesdames S et B projettent de se donner rendez-vous le week-end avec leurs enfants à la piscine. Mais c’est dans une piscine à traitement naturel du quartier qu’elles riront ensemble de la brasse hasardeuse et néanmoins pleine de bonne volonté de leurs bambins. Et la purification de l’eau ne proviendra pas du chlore mais d’un filtrage naturel produit par l’action de plantes et de micro-organismes.

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16h45

Comme tout le monde, Madame S passe commande au supermarché pour la livraison de ses courses hebdomadaires. Mais elle a le choix entre les produits de la grande distribution et ceux des producteurs locaux auxquels Carrefour a ouvert ses portes, valorisant ainsi les circuits courts producteur/consommateur

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17h00

Madame S se rend à un cours de jardinage donné par l’association des jardiniers de B dans l’une des serres horticoles du nouveau quartier où elle cultive chaque semaine ses légumes. Elle y retrouve Monsieur P, qui habite depuis longtemps le quartier pavillonnaire des coteaux. Celui-ci s’est récemment inscrit afin de cultiver au mieux la serre qu’il a construite dans son jardin, de réaliser des économies de chauffage et de satisfaire sa passion pour la botanique. Serviable, curieux, très au fait des activités du quartier et également très impliqué dans le processus de concertation. Monsieur P a, comme tout le monde, des vues sur Madame S. Mais lui seul lui propose de visiter la nouvelle ressourcerie lors des prochaines journées portes ouvertes et d’y découvrir les cellules de stockage, les ateliers de réparation, la galerie d’exposition des produits transformés (objets, vêtements, etc.), et voire plus si affinités… Il est très fier de ce projet auquel il a activement participé, croyant fermement à l’importance du développement d’une économie locale basée sur la valorisation des déchets

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18h00

Madame S va chercher sa fille à la sortie de la maternelle. Comme tout le monde, sur le chemin du retour, elles s’arrêtent Place de l’Eau pour faire un tour de toboggan. Mais rapidement elles empruntent le détour quotidien obligatoire menant à Blanchette, la chèvre vedette de la ferme urbaine du quartier.

 

19h45

Comme tout le monde, Madame S dîne avec ses deux enfants. Mais c’est dans son jardin d’hiver, impensable dans son ancienne vie, qu’elle discute, une fois de plus de l’éventuel abonnement moto’lib de son fils en grande demande d’autonomie. Et comme chaque soir, elle savoure l’agrément de cette pièce supplémentaire qui, non contente de lui offrir une vue charmante sur les champs, réduit sa dépense énergétique de chauffage par son statut de tampon thermique.

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21h30

Après avoir couché sa fille et donné les consignes de sortie à son fils, Madame S s’occupe, comme tout le monde, de son linge. Mais c’est dans la buanderie partagée avec ses voisins de palier qu’elle programme alors pendant les heures creuses le lancement de la machine à laver commune, qui recycle sa propre eau de rinçage d’un cycle à l’autre.

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21h45

Comme tout le monde Madame S aimerait sortir et se trouver un mec. Mais en attendant, comme tout le monde, elle s’enfonce dans son canapé et commence à skyper avec sa copine Madame X, en élaborant tout un tas de stratégies pour aborder monsieur P lors de la prochaine soirée organisée dans la structure urbaine à oxygène. Mais son ordinateur, bien sûr, est alimenté par le biogaz obtenu par la méthanisation des déchets issus de l’agriculture des champs voisins!

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23h50

Comme tout le monde, Madame S rêve d’une planète plus harmonieuse et plus verte, mais la différence c’est que ce soir en allant se coucher, elle a l’impression modestement et joyeusement d’y contribuer à son échelle.