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Jean-François Coulais
Géographe, docteur EHESS – MA Ville et Territoire
Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles

 

Laissant s’exprimer des interrogations largement partagées sur les décalages entre récits et réalités métropolitaines, le colloque « Habiter le Grand Paris1 » eut le mérite de faire émerger au grand jour la nécessité d’un renouvellement des outils de planification et d’urbanisme. Chacun peut en effet constater ces décalages, de plus en plus manifestes, entre les images « idéelles » de la métropole et la réalité de sa situation, telle que vécue par les habitants ou telle qu’analysée par les architectes-urbanistes. Ces décalages mettent en évidence le divorce de deux univers de référence, qui ne communiquent plus entre eux, au sein desquels les cloisonnements disciplinaires et techniques dressent des écrans opaques : l’univers de la circulation des images et celui de la ville réelle.

Quelles sont les origines de ces décalages et de ce divorce ? Comment y remédier ? La demande de l’AIGP d’une description du système métropolitain ne peut selon nous faire l’économie de ces questions. La présente contribution n’a pas pour ambition d’y répondre, tant ces décalages sont multiples et complexes à analyser. Plus modestement, il s’agit d’ouvrir quelques pistes de réflexion, non pas sur la description du système métropolitain lui-même, mais sur le « comment » de cette description, sur les véhicules par lesquels elle rend la métropole visible. La réflexion se propose d’explorer cette articulation entre les deux versants de la représentation métropolitaine, celui de l’image visuelle et celui de l’image mentale. En tant que médiation dans le processus de projet, l’image constitue en effet un seuil critique, articulant ou au contraire disjoignant nos expériences perceptives et les représentations visuelles, qui circulent et formatent plus ou moins nos regards.

Nous partirons d’une question et d’une hypothèse. Les systèmes de représentation avec lesquels nous produisons les images de la métropole sont-ils en prise avec les réalités urbaines qu’ils sont censés décrire ? Alors que la ville historique s’est largement constituée sans recours aux représentations graphiques, la ville moderne et contemporaine s’appuie au contraire de plus en plus lourdement sur la modélisation et la projection cartographiques, au point d’en être devenue totalement dépendante. Notre hypothèse est que les dimensions et la complexité de la ville-territoire présentent un défi que la représentation cartographique classique n’est plus en mesure de relever seule. La médiation de la carte va-t-elle atteindre (ou a-t-elle déjà atteint ?) ses limites d’efficacité et de pertinence pour représenter les systèmes métropolitains complexes du XXIe siècle ? Notre réflexion s’appuie sur les recherches conduites au sein de l’équipe Brès+Mariolle et Chercheurs Associés (BMCA) pour l’AIGP, qui font apparaître une double exigence. Elles révèlent d’abord l’urgente nécessité d’inventer de nouveaux modes de représentation, dont le colloque précité restera peut-être comme l’un des moments fondateurs. Mais elles mettent également en évidence la nécessité d’une inversion du regard comme condition préalable à cette invention.

I – Ville territoire et abstraction du regard

La cartographie véhicule un regard qui incarne l’expression d’une certaine conception de la relation de l’homme au territoire. Pourtant, malgré leur force et leur rapidité, les évolutions récentes de la représentation cartographique ne sont jamais questionnées en relation avec l’évolution des territoires eux-mêmes. Admettons d’abord qu’au XXIe siècle, le système métropolitain auquel chacun de nous appartient localement nous dépasse, à la fois par ses échelles physiques, par la complexité des phénomènes qu’il met en jeu et, de manière évidente mais peut-être décisive, par le simple constat de l’impossibilité de percevoir visuellement la métropole en tant qu’objet physique. Notre recherche interroge les « registres de visibilité », c’est-à-dire les échanges et interactions entre regard et représentation, entre image visuelle et image mentale. Elle implique une réflexion sur les évolutions de notre représentation mentale de la métropole et des pratiques figuratives suscités par les projets du Grand Paris. La facilité et la fluidité avec lesquelles des outils et systèmes de représentation tels que SIG, images 3D et globes virtuels permettent de passer de l’hyperlocal au global (en couronnes successives dans le cas de l’agglomération parisienne) masque en réalité nos difficultés croissantes à percevoir les interactions physiques et mentales en jeu dans un système multiscalaire et ses changements d’échelles. La transformation radicale des modes d’élaboration et de diffusion des images numériques, notamment urbaines et géographiques, bouleverse notre perception visuelle des villes et des territoires. Pour y voir plus clair et avant d’explorer les questions soulevées plus haut, un détour historique s’avère utile.

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Illustration  : percevoir la ville d’un seul regard
A gauche : Vue en profil de Paris par Mathieu Mérian (début XVIIe siècle)
A droite : Photographie prise du même point de vue aujourd’hui

 

Modèles et abstractions du territoire : une rapide parenthèse historique

Au sens plein du terme, la représentation naît lorsque l’image se substitue à la mémoire et au geste qui accompagnent l’expérience tactile du lieu. Ce que nous appelons aujourd’hui carte ou plan n’a longtemps été qu’un moyen parmi d’autres pour (se) représenter un territoire, et nous oublions trop souvent que leur généralisation est récente. Durant la plus grande partie de notre histoire, ce sont les échanges verbaux et les gestes qui véhiculaient la mémoire des lieux. Parfois consignée dans des textes et des tableaux, cette mémoire reposait avant tout sur la présence physique et la perception directe du terrain. A partir du XVIIIe siècle, la science cartographique s’impose progressivement comme un levier de l’aménagement, et plus tard de l’urbanisme. Elle sert une volonté de plus en plus affirmée d’assujettir la nature et de transformer le territoire. La carte se met au service du projet et devient le principal instrument par lequel celui-ci s’impose comme procédure d’anticipation et de prescription. A la fin du XIXe siècle, la cartographie joue un rôle décisif dans la naissance et la professionnalisation de l’urbanisme en tant que discipline autonome2. Et au cours du siècle passé, la modélisation spatiale est appliquée à toutes les échelles du territoire. Schémas directeurs et « plans » d’aménagement furent les principaux recours des politiques devant faire face à une extension urbaine devenue incontrôlable, et à la complexification des modes d’intervention. Les
« espaces » de la ville et de la région sont désormais pensés à partir des mêmes définitions, dans les mêmes catégorisations, à travers des outils appliqués avec la même abstraction au territoire français dans sa totalité. La mise en œuvre de la planification s’inscrit dans un appareil institutionnel et une spécialisation technique qui tendent au contraire à cloisonner les échelles de l’aménagement. Alors que la fabrique traditionnelle de la ville reposait d’une part sur l’observation directe, sans médiation par l’image, et d’autre part sur la capacité d’embrasser la ville d’un seul coup d’œil (voir illustration 1), le processus de rationalisation du regard a rendu l’aménagement du territoire indissociable de la cartographie au cours des trois siècles passés. Cette évolution met en lumière notre paradoxe contemporain : on peut tout représenter, mais on ne peut plus appréhender la ville, en tant que forme perceptible par les sens, à partir de la seule présence corporelle en un lieu. La question de la représentation de la métropole se pose donc, de manière selon nous indissociable, à la fois en termes d’image visuelle et d’image mentale.

Représenter un système métropolitain, représenter un projet urbain

L’enjeu de la naissance et de la codification du dessin moderne d’architecture fut jadis lié à la nécessité, pour les bâtisseurs, de mettre en correspondance la perception visuelle avec la figure 2D, passage rendu beaucoup plus délicat par la complexification des techniques et des formes constructives à l’époque gothique. Pour Joël Sakarovitch, cette nécessité fut à l’origine de « l’invention » de la géométrie projective au XIIIe siècle, ouvrant la voie à l’émergence de la triade plan-coupe-élévation deux siècles plus tard3. Remarquons au passage l’antériorité historique de la représentation géométrique de l’architecture sur la naissance de la cartographie moderne. Cette antériorité est d’un grand intérêt pour notre propos : c’est en effet à partir du constat des limites d’une technique à satisfaire les besoins constructifs d’une époque qu’un nouveau mode de représentation émerge pour y répondre. De manière analogue, examinons l’hypothèse contemporaine selon laquelle l’étalement de la ville sur le territoire entraîne une difficulté nouvelle à mettre en correspondance la carte ou le plan avec la situation du paysage perçu au sol. En d’autres termes, il s’agit de questionner nos savoir-faire relatifs au dessin d’urbanisme, abstrait du terrain car réalisé sur la table à dessin ou l’écran d’ordinateur, et sa capacité à permettre la conception de formes urbaines susceptibles de faire sens dans l’espace réel vécu et perçu par le corps. Les échelles et les figures ne sont évidemment pas les mêmes, mais les enjeux sont homologues en termes de processus, de phases et de représentation du projet.
Prenons un exemple pour illustrer cette question. On cherche à représenter graphiquement des phénomènes tels que la dispersion urbaine, ou des objets urbains hybrides mettant en jeu des notions comme la porosité ou la mutualisation des fonctions spatiales. La cartographie classique aura les plus grandes difficultés à en fournir une image significative. L’obstacle est évidemment lié aux fondements de la carte moderne, qui repose sur le paradigme de zonage et de stratification de l’espace, paradigme lui-même fondamentalement étranger, par sa définition même, aux concepts de porosité ou de mutualisation. Cet obstacle appelle une approche renouvelée de la représentation, à laquelle les recherches de l’équipe BMCA apportent des expérimentations prometteuses4. De telles recherches n’impliquent pas la seule sémiologie graphique. Elles engagent l’expérimentation d’idées radicalement nouvelles. Elles rendent sans doute nécessaire l’émergence d’un système fondé sur des paradigmes de représentation encore inconnus aujourd’hui, et qui ne trouveront peut-être pas même de résolution graphique. Le système de médiation fondé sur le mode de représentation classique de la cartographie n’est en effet plus en mesure d’apporter seul des réponses satisfaisantes à l’étendue, la profondeur et la complexité des questions posées par l’aménagement des villes territoires. Le renouvellement ne concerne pas le seul document graphique, mais ses usages et modes de lecture, ainsi que la conception de l’urbain sous-jacente au document. Pour que les outils de conception de la métropole du XXIe siècle répondent à ce qu’aménageurs et habitants attendront d’eux, il faudra dépasser le niveau de l’analyse sémiologique et graphique. A l’instar du système d’interprétation des images à trois niveaux proposé par Panofsky5, les réflexions devraient s’orienter selon nous à l’avenir vers l’anthropologie visuelle, qui n’implique pas seulement le sujet regardant et l’objet observé, mais la relation visuelle qui s’établit entre les deux, au plus près du regard que nous portons sur la ville et le territoire.

Réarticuler les espaces du visible et du mental

C’est pourquoi notre question peut se formuler ainsi : comment réarticuler les espaces du visible et les espaces du mental dans nos représentations de la métropole ? Cette question fut posée, il y a près de trente ans,  par l’historien de l’architecture Mark Hewitt à propos des méthodes de conception en lien avec l’histoire et de la théorie architecturales6. Nous pourrions prolonger son idée par l’hypothèse suivante : pour réconcilier la ville avec son histoire, sa théorie et ses modes de production, il est nécessaire de comprendre les relations entre perceptions, modes de représentation et méthodes de conception urbaine. La notion d’espace du mental implique celle d’image de la ville, au sens large de cette expression. Dans des travaux précédents7, nous avons suggéré que le déferlement des images numériques marque une rupture anthropologique majeure dans l’histoire de nos relations à la ville et aux territoires. Pour mettre en évidence les mutations en jeu dans ces médiations, nous analysions les modes et supports de représentation du point de vue de l’expérience du regard. Mais les représentations cartographiques ne sont pas seulement un reflet fidèle des méthodes d’intervention territoriale. Elles participent activement de leur évolution. C’est pourquoi il nous semble essentiel de distinguer la cartographie de constat (état des lieux, relevé, image du temps présent) et la cartographie de projet (prospective, planification). Une telle distinction apparaît rarement dans les études sur les représentations architecturales et urbaines. Elle mérite pourtant réflexion. D’une part la cartographie descriptive d’un territoire dans son état actuel devrait en effet être interrogée en tant que regard orienté du cartographe, regard qui contient donc déjà implicitement du projet. D’autre part, il est considéré comme acquis que la cartographie de projet est l’expression d’une critique de l’existant, du point de vue de la théorie d’urbanisme (elle est en ce sens une utopie, comme l’avait suggéré Françoise Choay). De ce fait, elle n’est pas analysée en tant qu’elle est porteuse d’un regard sur la ville ou le territoire, regard qui s’appuie sur une description de l’existant, ou qu’elle est « porteuse de connaissance » pour reprendre l’expression de Paola Vigano.
Or, cette articulation importe, car dans le domaine de l’urbanisme et de l’aménagement, l’idée de réduire ces décalages entre la figure idéelle et la perception sur le site, et celle de réarticuler les espace du visible et du mental, ne pourront se concrétiser qu’à condition de considérer l’économie figurative dans l’ensemble du processus de schématisation du réel qu’elle constitue. Or comme toute représentation, cet ensemble possède deux versants, c’est-à-dire que toute image a un double statut d’image anticipatrice d’une évolution à venir et de reflet ou forme symbolique de cette évolution. La distinction rappelle celle que fit le philosophe Alain Roger entre les deux schèmes distincts du regard, celui qui est à l’œuvre dans le travail de l’artiste ou du concepteur, et celui qui est dans l’œuvre à travers sa réception par le spectateur ou l’usager de ladite œuvre8. Cette articulation entre ces deux schèmes du regard nous semble être devenue l’un des enjeux fondamentaux des pratiques d’urbanisme et d’aménagement au XXIe siècle. Elle questionne notre regard sur le réel autant que l’idée que nous nous faisons de l’évolution future des villes. Elle ouvre un immense champ d’étude potentiel à l’interface de la recherche et des pratiques d’urbanisme et d’aménagement, à l’articulation de l’analyse urbaine et du projet de ville ou de territoire, que plusieurs auteurs, notamment Paola Vigano9, ont commencé à explorer.

II – Enjeux de l’image métropolitaine du Grand Paris

En quoi ces remarques générales sont-elles utiles pour analyser les représentations du Grand Paris ? Si l’image de Paris est parfaitement claire (et ce dans le monde entier), qu’en est-il de celle du Grand Paris ? Pourquoi une image cohérente et séduisante de la métropole fait-elle si cruellement défaut ? A travers ces questions, on cherchera à placer images et perceptions de la ville, au sens où Lynch utilisait ces termes, en regard des représentations figurées.

L’image faible du Grand Paris

Pour expliciter ces différents registres d’images, il est nécessaire d’interroger notre expérience du visible, avec une approche élargie dans laquelle images visuelles et images mentales interagissent. Partons de la définition suivante de l’image, que l’anthropologue Gilbert Durand situe au croisement des deux principaux modes de représentation du monde auxquels nous recourons :
« La conscience dispose de deux manières de se représenter le monde. L’une directe, dans laquelle la chose elle-même semble présente à l’esprit, comme dans la perception ou la simple sensation. L’autre indirecte lorsque, pour une raison ou une autre, la chose ne peut se présenter « en chair et en os » à la sensibilité -(…)-. Dans tous ces cas de conscience indirecte, l’objet absent est représenté à la conscience par une image, au sens très large de ce terme. À vrai dire, la différence entre pensée directe et pensée indirecte n’est pas aussi tranchée que nous venons, par souci de clarté, de l’exposer. Il vaudrait mieux écrire que la conscience dispose de différents degrés de l’image – selon que cette dernière est une copie fidèle de la sensation ou simplement signale la chose10 ».
Notre hypothèse est que l’image faible du Grand Paris s’explique plus facilement si on examine l’écart croissant qui se manifeste, à travers les « différents degrés de l’image », entre représentations directes et représentations indirectes de la métropole. Face à la puissance de l’imaginaire engendré par le seul nom de Paris – une image hégémonique de la ville historique (voir illustration 2), diffusée dans le monde entier -, les représentations directes de la ville suburbaine souffrent d’une image faible ou dégradée : des paysages que l’on ignore ou que l’on ne regarde que du point de vue de la ville constituée, des cartes qui disent tout sauf ce qui se passe réellement dans le territoire. Pour certains historiens, la banlieue a été le prix payé par les pouvoirs publics et les décideurs pour maintenir à l’image de Paris son rang mondial tout au long du XXe siècle11. Prix constitutif d’une dette alourdissant le processus de construction d’une image forte et convaincante du Grand Paris. L’image indirecte véhiculée par les médias, en revanche, exhibe son caractère séduisant et vendeur.

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Illustration  : Évolution de l’image de la banlieue à partir de la perception de l’identité des communes dans le paysage, de la carte de Cassini (XVIIIe siècle), à la carte topographique de 1900 et à la photographie aérienne actuelle.

 

Pour Lynch, la qualité de l’image de la ville dépend de la capacité de cette ville à offrir des repères cohérents et clairs. De cette qualité dépend la stabilité des relations de l’habitant avec son environnement. Parmi les principales composantes qui fondent la qualité d’une image de la ville, la relation entre repères visuels locaux et identité territoriale nous semble intéressante à examiner ici. Il est aisé d’analyser l’évolution de ces relations au cours du siècle passé à l’aide d’une lecture cartographique simple (voir illustration 3). On constate que la croissance et l’étalement urbains ont agi comme des diluants qui absorbent les éléments fondateurs d’identités locales, à commencer par la lisibilité de leurs limites et de leur relation au site géographique. Du point de vue des relations spatiales et paysagères, les facteurs distinctifs des « pays autour de Paris » ont été absorbés par la métropolisation, qui laisse aux communes suburbaines des marges de manœuvre assez réduites pour offrir aux nouveaux habitants des repères fondateurs d’identités territoriales et locales fortes et durables.
C’est dans ce contexte que le projet du Grand Paris vise dans un même mouvement à répondre aux exigences du temps présent (un réseau de transport performant à l’échelle suburbaine) et à reconstruire l’image des relations de la capitale avec sa périphérie, dont la représentation traditionnelle est en décalage avec les enjeux contemporains. Elle ne leur répond ni ne leur correspond plus. L’image urbaine et territoriale de la métropole, véhiculée par la médiatisation des projets du Grand Paris (image indirecte au sens de Durand, mentale et symbolique dans l’approche de Lynch) n’est pas cohérente avec l’expérience visuelle offerte par la perception de ses paysages et de ses territoires. Une image cohérente de la métropole est donc devenue un enjeu majeur du Grand Paris, dont le problème de lisibilité est lié aux décalages entre situation actuelle et représentation idéalisée.

Figures de la centralité

Ces décalages sont certes anciens, récurrents et persistants dans la plupart des villes historiques, comme l’a analysé avec justesse l’historien des villes André Corboz. A Paris pourtant, le phénomène de décalage semble structurel car il est étroitement lié à la tradition centralisatrice de la capitale. Son ancrage dans l’histoire du territoire éclaire ce dédain pour la grande couronne, relevé par l’équipe BMCA dans l’introduction de son rapport « Habiter le Grand
Paris ». Nourries par un vieux sentiment de supériorité du citadin sur l’habitant des campagnes, ces représentations mentales constituent le terreau dans lequel les blocages métropolitains contemporains s’enracinent. Cette phrase extraite du mémoire d’A. de Boislisle, l’un des intendants de Louis XIV, en témoigne : « Les habitants des environs de Paris sont pour la plupart occupés au service de Paris, ou à cultiver les terres, ou à lui fournir les herbages, laitages et fruits légers qui ne peuvent être amenés de loin ; ce qui les rend vigilants et laborieux ». Le mépris des élites parisiennes envers les habitants des « environs de Paris » a figé pour longtemps les ruptures ville-campagne et centre-périphérie dans nos représentations de la métropole, et les alimente encore de nos jours. Au XXIe siècle, ce dédain est devenu un aveuglement face aux phénomènes territoriaux et aux mutations urbaines auxquels aucune ville du monde n’échappe depuis plus d’un siècle (désindustrialisation, étalement, mondialisation, ville territoire).
Ces réalités devraient imposer de considérer la grande couronne, les notions de réseau de villes, de systèmes de parcs et le phénomène de dispersion comme bases de toute réflexion prospective sur l’avenir de l’agglomération, comme cela se fait depuis longtemps aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne ou en Suisse. Mais l’héritage radioconcentrique est tellement fortement ancré dans l’histoire de l’agglomération parisienne et dans les institutions politiques qu’il impose la figure homothétique comme seul modèle de scénario possible pour son avenir, comme Philippe Panerai l’a illustré, non sans ironie : un grand Paris identique à Paris, mais en plus grand (voir illustration 4). Cette persistance centralisatrice explique cette tendance lourde de l’histoire parisienne, qui consiste à n’avoir jamais accepté sa croissance territoriale qu’à reculons. Il est vrai que le système français de planification et de gouvernance territoriale n’encourage pas l’évolution des réflexions, et encore moins leur mise en œuvre, et qu’il est l’une des clefs du problème. Contrairement aux pays mentionnés plus haut, dont les pouvoirs de décision en matière d’aménagement et d’urbanisme sont fermement inscrits dans les cultures locales, l’expérience française de la décentralisation, qui n’a pas encore trente ans d’âge, est récente et encore largement immature. Territoriales, culturelles, décisionnelles, ces figures de la centralité continuent d’alimenter les décalages entre les images produites de la métropole et ses besoins réels d’aménagement. Elles perpétuent finalement la faiblesse de l’image du Grand Paris, et sont à l’origine de l’absence de sentiment territorial et de vision qui sont les conditions d’émergence d’un projet. Elles sont à l’origine de notre hypothèse qu’une double inversion du regard est nécessaire pour une image lisible de l’agglomération. Inversion du regard entre périphérie et centralité, et inversion du regard entre densité et dispersion nous semblent être des conditions préalables pour une mise en cohérence des images visuelles et des images mentales de la métropole. Comment en effet concevoir un projet territorial sans disposer des outils de représentation adaptés à ses enjeux et ses contraintes ? La notion de densités dispersées constitue l’une de ces hypothèses de regard susceptibles de faciliter le dépassement de représentations traditionnelles fortement ancrées et prégnantes.

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Illustrations : Extrait d’un manuel de géographie du début du XXe siècle (à gauche). Les périmètres du Grand Paris (à droite). Source : Panerai Philippe, Paris métropole. Formes et échelles du Grand Paris, Ed. la Villette, Paris, 2008.

 

 

III – Hypothèses pour une inversion du regard

La première hypothèse concerne la transition d’une vision centre-périphérie vers un regard isotopique sur le territoire. Elle suppose d’identifier au préalable les facteurs de persistance de nos schémas spatiaux concernant la centralité. La seconde est la mutation de l’opposition ville-nature à une pensée de la ville territoire. Elle engage un travail de réflexion sur les transformations de nos représentations concernant la nature, et renvoie à notre conception de la ville elle-même. La nouvelle « nature de la ville » devra dépasser à la fois le déterminisme géographique et l’urbanisme abstrait, pour entrer dans une troisième phase de l’histoire des relations entre l’habiter et son environnement, celle de la co-dépendance, de l’adaptation mutuelle. Développons quelques aspects de chacune de ces deux hypothèses, avant d’indiquer les pistes communes qu’elles ouvrent.

Persistance des schémas spatiaux de la centralité

Une expérience récente d’enseignement d’analyse urbaine à l’école d’architecture de Versailles fournit un matériau intéressant pour examiner de plus près cette persistance. Lors de l’examen semestriel12, il était demandé aux étudiants d’ « identifier et décrire brièvement les caractéristiques de la composition urbaine illustrée dans ces dessins de Gérald Hanning pour l’Institut d’Aménagement de la Région Parisienne ». Dans les schémas en question (voir illustration 5), Hanning explicite une grande composition classique d’Île-de-France, dont les tracés géométriques s’articulent à la fois aux points d’accroche du relief, au parcellaire d’origine agricole et à l’habitat diffus du territoire. Le dessin met en évidence ce fait remarquable que les principes de composition des tracés du XVIIe siècle s’inscrivent avec un égal bonheur dans les territoires ruraux et les tissus urbanisés en Île-de-France. La surprise fut de constater que sur 46 étudiants, près de la moitié (20 exactement) ont interprété cette figure comme celle d’une centralité urbaine, certains croyant même voir une église au lieu d’ancrage de la patte d’oie. Une grande majorité des réponses (38) décrit un schéma d’urbanisation destiné à densifier le centre de l’agglomération, à en structurer le désordre et à en contenir l’étalement. Cet exemple montre à quel point la relation centre-périphérie structure nos schémas mentaux du territoire, même chez les jeunes générations, quelles que soit les densités et les typologies urbaines.

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Illustration : Dessins de composition urbaine en Île-de-France réalisés pour l’Institut d’Aménagement de la Région Parisienne. Extrait du Catalogue des dessins et manuscrits de Gérald Hanning, IAU-IdF, Paris, 2012.
Comment visualiser la ville territoire dans une représentation isotopique expurgée de ses structures de centralité ? Il est difficile de répondre. Pourtant, quatre décennies avant la popularisation de la notion de ville diffuse par Bernardo Secchi, l’urbaniste allemand visionnaire Rudolf Schwarz (1897-1961), auteur du plan de reconstruction de Cologne, affirmait déjà la nécessité de « considérer l’ensemble de la région de Cologne comme un paysage unifié, cohérent en tous sens, en mesure de supporter la grande ville et d’orienter son développement », ainsi que « l’autonomie des banlieues et leur participation à la vie économique et sociale de la région métropolitaine »13. Schwarz fut également l’auteur d’un ouvrage théorique sur l’histoire urbaine (Von der Bebauung der Erde, 1949), dans lequel il eut l’intuition de représenter la « ville-paysage » sous la forme d’une voie lactée. Dans ses trois schémas de l’évolution des villes (voir illustration 6), la ville-paysage succède à la communauté préindustrielle circulaire et à la ville moderne, linéaire et optimisée pour la production industrielle. Sa ville-paysage est une constellation de lieux urbains en relation, où les notions de centralité et de périphérie ont perdu leur sens et deviennent plus symboliques que réelles, où l’ensemble du paysage est le socle d’une nouvelle urbanité à l’échelle territoriale.

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Illustration : Rudolf Schwarz, Von der Bebauung der Erde, 1949. De gauche à droite :
– Premier schéma : l’espace de la communauté préindustrielle
– Deuxième schéma : la société industrielle et la ville linéaire dans le monde moderne
– Troisième schéma : la « voie lactée » de la StadtLandschaft (ville-paysage).

 

Résistance de l’opposition ville-campagne dans les représentations de la « nature »

Persistantes comme les figures de la centralité, celles de l’opposition ville-campagne sont en plus résistantes, malgré l’évolution, récente mais radicale, de nos perceptions de la nature et de leurs relations avec l’urbain. Ici encore, les commentaires de nos étudiants à l’école d’architecture de Versailles fournissent des indices. Il s’agissait cette fois de « commenter
librement » un dessin utilisé par André Corboz pour caricaturer l’image rurale traditionnelle, persistante et résistante, qu’ont les Suisses de leur territoire urbanisé, dans son célèbre article « La Suisse, comme hyperville14 » (voir illustration 7). Sur les 79 étudiants ayant choisi de commenter ce dessin, seuls 25 y ont vu une caricature, alors que 38 l’ont considéré comme un modèle d’urbanisme et 16 l’ont analysé dans un registre purement descriptif. Parmi la deuxième catégorie du modèle, il est intéressant de relever les mots-clefs les plus fréquemment
utilisés : ville écologique, ville paysage, agriculture urbaine, toitures végétalisées, la plus grande cité-jardin du monde. Certains étudiants y ont vu un modèle de réponse à la surdensité comme à l’étalement, permettant de libérer la ville du sol en reconstituant sur les toits la morphologie du site avant son urbanisation. D’autres un schéma purement fonctionnel, de type de zonage de ville à plusieurs niveaux, au COS très élevé, une trame de quartiers monofonctionnels évoquant le plan Voisin, une création d’espace rural au-dessus de la ville libérant le sol pour les voies de circulation, etc. La diversité des réponses indique qu’un processus d’inversion du regard est en cours… Elle met également en évidence les bouleversements profonds que connaissent actuellement les représentations ville-nature, mais aussi la résistance des motifs d’opposition entre ces deux entités, qui alimentent la plupart des commentaires.

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Illustration : Sans légende, dessin de Rik illustrant l’article d’André Corboz, « La Suisse, comme hyperville », Le Visiteur n°6, Société Française des Architectes, Paris 2000.

 

Réinstaurer une lecture sensible et locale du territoire.

Ces différents exemples soulignent selon nous l’inadéquation de nos systèmes de représentation de la ville, de la nature et de leurs relations. Comme l’a montré Thomas Sieverts à propos de l’Emscher Park, ces systèmes de représentation sont avant tout culturels et sociaux. Mais ils sont aussi anthropologiques et techniques, au sens où la circulation de leurs modèles est accélérée par l’accroissement des mobilités et la rapidité de diffusion des images. Une représentation métropolitaine se construit à travers le prisme de figures significatives, signifiantes et partagées, et le déferlement des images exerce un processus de sélection de ces figures largement défini par les règles de l’économie numérique globale. Mais un système étant défini par les liens mutuels qui unissent toutes les parties au tout, que se passe-t-il alors si l’on part du local ? Si l’on débranche un instant toutes ses connections et que l’on travaille du terrain au territoire, avec plus de perceptions directes et moins de représentations indirectes, comment se construit alors notre image de la ville ? Quelle représentation du Grand Paris si nous décentrons le point de vue depuis la perception de ses habitants et acteurs locaux, et depuis l’extérieur de la métropole ?
L’enjeu de ces questions n’a pas échappé aux organisateurs du colloque de l’AIGP évoqué dans l’introduction de cet article. Les séances de restitution des ateliers participatifs ont montré que de telles pratiques gagneraient à se multiplier à l’avenir, voire à devenir le mode d’action principal de l’AIGP. Ces ateliers ne se contentent pas de « légitimer le projet sur le terrain ». Leur enjeu est ailleurs, leur potentiel beaucoup plus vaste : dans le processus d’inversion du regard décrit ici, seul un travail sur le terrain permet de mobiliser l’intelligence collective sans laquelle toute tentative de faire évoluer les représentations du Grand Paris semble vouée à l’échec. Ces questions soulignent tout l’intérêt d’initiatives telles que la recherche-action, la cartographie participative ou l’analyse du territoire à partir de ses plus petites unités agrégatives. La diffusion massive des images numériques associées à l’internet 2.0 favorise l’appropriation de ces moyens par les citoyens (on parle de Ville 2.0). Elle encourage une démocratisation de la parole en matière d’aménagement. Les pratiques de cartographie participative de plus en plus fréquentes en attestent, et montrent que l’approche bottom-up est en train de gagner du terrain sur le traditionnel top-down de la planification à la française.
L’évolution des pratiques suggère également un renouveau des approches sensibles de la ville et du territoire, telles que Lynch les avait initiées. Elle invite à une déconstruction de nos systèmes de représentation, comme Daniel Buren l’expérimente dans certaines de ses installations (voir illustration 8), ou à la mise en abyme du local et du global, comme les célèbres dessins de Saul Steinberg pour New Yorker le suggéraient (voir illustration 9). Elle appelle enfin un travail sur les prises sensorielles et physiques entre systèmes symboliques et systèmes techniques.

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Illustrations :  Déconstruction des représentations des espaces perspectif et géographique. Installation de Daniel Buren à Versailles, vue depuis la chambre du roi. Illustration de Saul Steinberg pour the New Yorker, 29 mars 1976.

 
Pour réarticuler les espaces du visible et les espaces du mental dans nos représentations de la métropole, il faut d’abord admettre que ces représentations véhiculent constamment des décalages entre l’image idéalisée et la réalité urbaine, qu’elles sont disjointes de l’évolution des techniques qui font et défont ces territoires, et de celles qui nous les permettent de les voir. Comment modifier cette image mentale, ces schémas de centralité et d’opposition ville-nature ?
L’idée d’une réarticulation répond au divorce signalé dans l’introduction de ce texte. Car il existe deux supports possibles de l’expérience visuelle : l’image du savant ou de l’urbaniste, et le regard nu. Et il existe deux images du monde : une « image manifeste » d’un côté et une
« image scientifique » de l’autre. Interrogeant ce divorce entre deux mondes, le phénoménologue Jocelyn Benoist constatait que la vérité de la science a fortement évolué au cours de l’histoire, tandis que l’image manifeste du monde, à défaut d’être inamovible, « présente en tous cas des traits de permanence forts15 ». Pour lui, « il ne peut y avoir d’autre monde que le monde manifeste, qui est celui-là même que la science explore ». Nous avons tenté de montrer, dans cet article, que l’une des caractéristiques de ce dédoublement dans la manière de
« voir » le monde à travers les images est son extension au-delà des capacités de la perception sensorielle.

« Ah oui, et qu’est-ce que cela serait de voir la Terre tourner autour du Soleil ? ».
En paraphrasant Wittgenstein, qui aurait posé cette question à l’une de ses élèves, on pourrait se demander ce que ce serait de voir Paris comme une métropole.

NOTES

1 Colloque organisé par l’Atelier International du Grand Paris (AIGP) les 4 et 5 juillet 2013
2 Sur ce point, voir en particulier CHAPEL Enrico, L’œil raisonné. L’invention de l’urbanisme par la carte, MētisPresses, Genève, 2010.
3 SAKAROVITCH Joël, Épures d’architecture. De la coupe des pierres à la géométrie descriptive XVIe-XIXe siècle, Birkhäuser, Bâle, 1998.
4 L’usage raisonné des SIG pour mettre en évidence les relations locales au sein des « grappes de proximité » ou, dans un autre registre, les techniques de montage vidéo pour « relever » le territoire, en sont des exemples.
5 Voir PANOFSKY Erwin, Essais d’iconologie, Gallimard, Paris, 1967.
6 HEWITT Mark. “Representational Forms and Modes of Conception: An Approach to the History of Architectural Drawing”, Journal of Architectural Education. No: 39 /2, 1985.
7 Cf. COULAIS, Jean-François, Images virtuelles et horizons du regard. Les visibilités calculées dans l’histoire des représentations urbaines et géographiques, Thèse de doctorat, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 2011.
8 Voir ROGER Alain,  Art et anticipation, Carré, collection Arts et esthétique, Paris, 1997, et Nus et paysages. Essai sur la fonction de l’art, Aubier, 1978.
9 En particulier dans VIGANO Paola, Les territoires de l’urbanisme. Le Projet porteur de connaissance, MētisPresses, Genève, 2012.
10 DURAND Gilbert, L’imagination symbolique, Paris, PUF, 1964, p. 7-8.
11 Voir en particulier : FOURCAUT Annie, BELLANGER Emmanuel, FLONNEAU Matthieu (dir.), Paris-banlieue. Conflits et solidarités : historiographie, anthologie, chronologie, 1788-2006, Paris, Créaphis, 2007.
12 Il s’agissait du cours de Lecture et Analyse urbaine, cycle Licence, 2e année, enseignant J.F.Coulais.
13 L’œuvre de Schwartz a été récemment étudiée en détail par Panos Mantziaras, qui en a révélé toute la richesse visionnaire. Cf. Mantziaras Panos, La ville-paysage, Rudolf Schwartz et la dissolution des villes, MētisPresses, Genève, 2008.
14 Dessin de Rik illustrant l’article d’André Corboz, « La Suisse, comme hyperville », Le Visiteur n°6, Société Française des Architectes, Paris 2000.
15 BENOIST Jocelyn, « Image scientifique et image manifeste du monde », Philosophies de la perception. Phénoménologies, grammaire et sciences cognitives, Jacques Bouveresse et Jean-Jacques Rosat (dir.), Odile Jacob, Paris, 2003, 11-30.