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Marine Linglart,
Directrice Urban-Eco

 

Les espaces d’urbanisation dispersée autour de Paris (espaces ruraux, bourgs, villes moyennes) témoignent d’une réalité de territoire extrêmement diversifiée dans la densité, le nombre d’habitants, la forme du bâti, des petites villes aux bourgs et villages, et dans son rapport aux espaces « vides », en creux. L’espace existant entre les bâtiments n’est pas décrit, puisque loin d’une zone historique, de densité ou d’un lieu actif pour l’homme ; puisque dans une approche primaire la figure de la ville dérive de la coutume nécessaire de s’assembler autour de l’agora. Ainsi elle prend sens avec son développement dans le binôme « centre-périphérie ».
Notre approche intègre une vision réticulaire de l’espace, où les différentes composantes du territoire s’organisent en réseau, avec une multitude de zones nodales et de petits espaces de relais. Nous interrogeons plusieurs principes et concepts, sous l’angle de l’écologie urbaine :
1.    Les espaces urbains, lorsqu’ils sont localisés dans la périphérie de zone urbaine agglomérée, ne sont-ils pas composés d’un ensemble de zones densifiées et de zones de transition entre ceux-ci ?
2.    La qualification de ces zones de transition participe-t-elle à la qualification de ces zones urbaines de périphérie ?
3.    La diversité de ces zones de transition n’est pas-t-elle pas lieu de ressources et de programmes au service d’un anthropo-écosystème ?
L’écologie urbaine appréhende l’organique dans la ville sous ses différentes formes de ressources et dans une vision dynamique : flore et faune, sols fonctionnels, agriculture, eau, oxygène. La co-existence de la nature avec la ville est considérée comme possible, sans pour autant que soit intégrée sous le vocable de nature la totalité des enjeux des écosystèmes terrestres et aquatiques. En effet, la nature en ville couvre une certaine biodiversité la plus souvent ordinaire et localement plus rare, pour autant que ces populations rares restent fonctionnelles. La diversité fonctionnelle apporte à l’homme des services, que nous ne décrirons pas ici. Tout au plus nous présentons l’exemple des arbres, qui peuvent avoir une valeur non seulement économique de par leur rôle sur la purification de l’air, le ruissellement des eaux pluviales, la régulation de la température dans le micro-climat urbain, mais aussi une valeur plus difficile à évaluer qui joue sur le bien-être des habitants, parce qu’ils accueillent des oiseaux dont les chants sont agréables et qu’ils embellissent la ville.
Politiquement, l’écologie urbaine est la recherche de l’équilibre entre ville et nature.
Par cette approche écologique de la ville sur les territoires de densités dispersées, nous tenterons de mettre en évidence l’importance de la diversité, voire de l’hétérogénéité des zones d’interfaces entre les espaces bâtis ou dans les espaces bâtis.
Ces espaces de naturalité, comme les nomment Arrif & al.1 commencent à prendre une place dans l’aménagement du territoire à grande échelle dans les SRCE (Schéma Régional de Cohérence Ecologique – voir COMOP) mais aussi à plus petite échelle locale. Il s’agit dans les deux cas de sauvegarder la biodiversité et de répondre aux nouvelles attentes de la société civile. C’est l’échelle locale qui nous occupe ici, à l’intérieur des grappes de proximité2.

I- Centres et zones de transition dans les grappes de proximité

 

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A notre échelle locale, nous pouvons considérer les centres comme les ensembles de zones bâties, agglomérées, représentées sur la carte ci-dessous en noir, entre lesquelles les zones de transitions s’intercalent (en rouge/rose).
L’exemple ci-dessous est travaillé à partir du MOS en 48 classes, regroupées pour établir une organisation fonctionnelle des espaces, prenant en compte la structure végétale, la naturalité et la capacité de production comme aménités pour l’homme. Il met en évidence la structuration en 3 niveaux des zones de transition :
–    De grandes masses continues et denses, assez faiblement étirées vers les zones bâties,
–    Une matrice majoritaire occupant des espaces monofonctionnels,
–    Un ensemble de petites unités diversifiées et insérées dans le tissu bâti, aux formes et tailles variées, créant une mosaïque spécifique aux secteurs de faible densité.

II- De la zone de transition à l’écotone

L’écotone est « une frange dont la signification n’est pas nette ni non plus affirmée, limite zonale, par excellence et lieu de tous les possibles du meilleur au pire »3. En effet, la qualité écologique des espaces d’entre-deux dépend à la fois de la structure de l’urbanisation et de l’interdépendance des espaces entre eux (Clergeau, 2010).
– Une qualité des habitats écologiques, en tenant compte des surfaces minimums bien différentes entre un bois et une mare, des risques de dérangement (piétinement, vues…), des pollutions directes et indirectes, des connexions nécessaires entre ces unités similaires, afin de permettre des relations par des pollinisateurs qui empruntent ces axes, par l’effet du vent ou de la force de la pente… offrant des capacités de transferts d’espèces et de croisement génétique limitant l’effet d’isolat…
– Une diversité des programmes environnementaux : épuration des eaux, serres de productions agricoles, paysages boisés de promenade en coteaux, murs végétaux épurateurs,
– Une cohérence entre ces programmes, qui doivent fonctionner en système et non pas exister de manière indépendante et totalement autonome, voire en opposition avec les autres programmes. C’est ainsi qu’un programme individuellement vertueux ne doit pas consommer les ressources du programme voisin.
A l’image de Joëlle Salomon Cavin4, nous nous efforçons dans l’analyse des écotones de ne pas considérer la ville comme stérile et stérilisante, dangereuse et prédatrice, de ne pas la diaboliser face à une nature idyllique ; mais de mettre en exergue les espaces de ville rassurants, fertilisés par les agriculteurs, où les formes de la nature cultivée et jardinée expriment un idéal de campagne nourricière. C’est le mythe d’une « ville fertile », nouvelle alliance entre l’homme et la nature, entre la consommation et le producteur, avec une capacité conjointe de générer un milieu urbain, soutenable.
L’écotone sur les territoires de densités dispersées se caractérise donc par un assemblage d’espaces fragiles parce que minimalisés et sous pression, et par un fonctionnement systémique, d’interactions entre ces espaces. Il représente une zone de transition organisée, concertée, intégrée… inscrite dans un aménagement du territoire existant ou à venir.

 

III- Diversité et hétérogénéité des écotones

La fertilité des écotones, milieux « hybrides » faits de la rencontre d’espèces et de choses différentes5, passe par leur grande hétérogénéité :

– D’un point de vue écologique, il recueille les espèces des milieux qui le jouxtent, auxquelles s’ajoutent les espèces qui lui sont propres. Le système est organisé dans un équilibre à ajuster au regard des pratiques traditionnelles, modernes et évolutives, et des autres ressources à proximité.
– D’un point de vue énergétique, l’écotone s’appelant plutôt écocline (c’est le sens physico-chimique des interfaces, comme le gradient de Ph, d’ensoleillement, thermo-hydrométrique, de calcaire…), les capacités de ménagement et de production sont réelles, avec des productions de biomasse, des effets de vents, des zones de captation géothermique…
– D’un point de vue agronomique, l’espace d’entre-deux est favorable à des modes de production alternative sur de petites surfaces (maraîchage), avec ou non des outils technologiques (serres, hydroponique…), pour des productions de proximité des citadins… Cette agriculture peut être identifiée comme l’agriculture périurbaine, c’est-à-dire localisée dans la zone périurbaine comme l’espace compris entre la ville et ses banlieues d’un côté, et la campagne rurale de l’autre (Bryant et Marois, 1998)6 , entretenant des liens commerciaux avec le milieu urbain, qui utilise des ressources, des produits et des services qui se trouvent dans la ville. Cette agriculture peut prendre la forme des fermes Lufa à Montréal (https://lufa.com/), composées de serres commerciales sur le toit d’immeubles ou de culture de pleins champs en interstices des zones bâties. Selon M-E Boily7, l’agriculture périurbaine est basée sur le concept de la multifonctionnalité en référence aux différentes fonctions productives, sociales et environnementales auxquelles elle répond. Sa localisation la met en vitrine et favorise les activités agrotouristiques et récréatives, apportant des aménités spécifiques aux urbains proches, tout en valorisant les paysages d’entre-deux devenant « espaces champêtres ».
– D’un point de vue gestion des déchets, réutilisation et recyclage, la proximité favorise la mise en place de solutions locales collectives, efficiente, comme la création de plate-formes de compostage collectives pour les déchets organiques (FFOM8), l’installation de modules de biogaz à partir des déchets organiques créant des lieux d’échanges de partages et de développement d’une biodiversité spécifique et quasi disparue des sols cultivés de manière intensive et des jardins ; ou plus simplement des systèmes de collecte enterrée, tri ou quadri-flux. Les ressourceries ou de recycleries s’installent aussi dans les espaces d’interstices, sous des formes variées d’espaces ouverts ou plus clos.
– D’un point de vue ressource et épuration hydrique, les écotones peuvent laisser s’écouler l’eau dans des fossés, noues, ruisseaux et proposer des espaces pour installer ou favoriser des systèmes d’épuration des eaux, comme des lagunages à macrophytes, filtres plantés de roseaux. Les dénivelés ou organisation des espaces libres peuvent permettre des écoulements et stagnations favorables au développement de divers habitats aquatiques à hélophytiques. Espaces techniques et habitats de nature se côtoient et interagissent, pour faire système d’une ressource primordiale qui est l’eau.
L’organisation spatiale est forcément complexe et changeante, répondant à des logiques écologiques et anthropiques, parfois contradictoires, mais le plus souvent cohérentes. Les ressources et programmes s’entrecroisent, pour constituer des suites logiques sur des moments ou sur le long terme. L’écotone organise les liens fonctionnels évidents entre des zones nodales de même composition ou de composition proche. La périphérie de la zone nodale contribue directement à son fonctionnement, c’est un espace de transition.

 

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L’exemple met en évidence plusieurs  résultats d’organisation des ressources et des programmes dans un territoire de faible densité, mais néanmoins sous pression urbaine forte, par la présence de grandes infrastructures et d’une dynamique d’activités consommatrices de terres.

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Entre cours d’eau, au chevelu assez bien conservé, système agraire maintenu de jardins et maraîchage/arboriculture de proximité, les écotones sont complexes, avec des petites unités s’interpellant par leur nature et la cohérence géomorphologique.

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Cet écotone est en devenir, portant les atouts d’un espace se développant autour de noyaux bien constitués (forêt, agriculture et zone urbaine), mais ne développant pas les moyens d’une hétérogénéité.

 

L’écotone et le bâti

Les écotones se construisent sur un ensemble de ressources : eau, air, soleil, biodiversité, aliments, déchets et s’organisent pour participer à différents programmes : logement, nature, agriculture, services, activités et transports. En termes de bâti, l’écotone peut prendre la forme d’un « météorite », c’est-à-dire d’un système complexe, composé de différentes ressources et répondant à quelques programmes, qui vient se « ploguer » sur l’existant. L’écotone accueille donc les « météorites », voire leur donne les moyens de s’intégrer et de produire un système relationnel efficient. Il constitue un lieu de formes d’innovations, régénérant les modèles métropolitains.

La réflexion de constitution de cet écotone porte sur son hétérogénéité capable de répondre à la valorisation des ressources, au service de l’homme et de l’écosystème. Les terrains actuellement à l’étude mettent en évidence une certaine hétérogénéité, plutôt par défaut que par choix, sans réflexion dans l’agencement.
Ainsi se côtoient les champs, bois, haies de jardin, chemins pour modes doux, voie ferrée, bassin, mare, toiture solaire… sans résonance entre ces éléments. Comme posés, ils ne forment pas ou peu un système, par manque d’échange.

 

Vers des besoins d’évolutions

Vers quel écotone est-il possible de s’orienter et comment le favoriser pour répondre tout à la fois aux enjeux de développement durable, assignés par les grands textes internationaux, depuis le rapport de Bruntland, jusqu’à la Conférence des Nations unies sur le développement durable du nouveau sommet de Rio en 2012 (Rio+20), et par nos obligations « grenelle » et aux enjeux de production de logements.

Les pistes qui nous intéressent, à creuser sur plusieurs sites d’expérimentation, sont :
– Concerter ces espaces : l’écotone et le bâti,
– Préserver certaines unités de l’écotone, en cherchant à définir la valeur des unités et leurs modalités d’échanges,
– Assurer l’hétérogénéité de l’écotone.

Les principaux thèmes pouvant animer ces débats pourront être :
– L’agriculture péri-urbaine, vers quoi ?
– La nature de proximité, laquelle ?
– La gestion des ressources : de l’énergie et des déchets

Notes

1   Trame verte urbaine, un rapport Nature – Urbain entre géographie et écologie. Teddy Arrif, Nathalie Blanc et Philippe Clergeau. Environnement, Nature et Paysage 2011, dans le cadre du programme « TrameVerteUrbaine » financé par l’ANR « Villes durables ».
2   D’après les travaux menés par Bres + Mariolle sur des territoires d’urbanisation dispersée, les grappes de proximité sont construites à partir  des distances les plus courtes entre domicile et services, dessinent un territoire de voisinage.
3   In La ville et l’urbain : savoirs émergents. Ouvrage coordonné par Antonio Da Cuhna et Laurent Matthey. Ed. Presses polytechniques et universitaires romande. 485 p.
4   J. Salomon Cavin , La ville, mal aimée, Presses polytechniques et universitaires romandes  Lausanne, 2005, 250p
5   Yasmine Abbas, Architecte DPLG, titulaire d’un doctorat de Harvard, Les écotones, ces espaces de travail néo-nomades In Le Monde 6 mars 2012
6   Selon Bryant et Marois, 1998.
7   L’agriculture périurbaine et urbaine au Québec. Etat de situation et perspectives. Oct. 2012.
8   FFOM = Fraction Fermentescible des Ordures Ménagères

Bibliographie

BRYANT, C. R. et MAROIS,C. (1998). Franges et agricultures périurbaines dans la région de Montréal. 2001 Visages et défis d’une métropole, chapitre XI, sous  la direction de C. Manzagol et de C. R. Bryant, p.159-170. Montréal Presses de l’Université de Montréal.
Nassima Dris, « Nathalie Blanc, Les nouvelles esthétiques urbaines », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 12 juin 2012, consulté le 18 mars 2013. URL : http://lectures.revues.org/8672
John Dewey, Expérience et nature, Gallimard, 2012
J. Salomon Cavin , B. Marchand (eds .), Antiurbain : origines et impacts de  l’urbaphobie, PPUR, Lausanne
J. Salomon Cavin , La ville, mal aimée, Presses polytechniques et universitaires romandes  Lausanne, 2005, 250 p
http://www.unil.ch/ipteh/page83232.html
http://www4.inra.fr/psdr-midi-pyrenees/Actualites/Actualites-du-developpement-regional/Archives-actualites/Nature-urbaine-en-projets.-Vers-une-nouvelle-alliance-entre-nature-et-ville
http://fr.scribd.com/doc/46584226/Notion-d-ecotone