Aurélien Brès,
Ingénieur diplômé de l’École Polytechnique

 

L’entomophagie, fait de manger des insectes, ne représente sans doute pas une perspective alléchante pour la plupart des Franciliens. Cet article s’attache pourtant à démontrer divers avantages que pourrait présenter la production et la consommation d’insectes comestibles, au regard d’évolutions prévisibles.  Après  une analyse des enjeux en termes de densité et d’énergie, suit une tentative d’esquisse de ce que pourrait être l’élevage d’insectes comestibles en région parisienne.

Densité et proximité

Un changement, déjà fort avancé, qui tendrait à donner l’avantage à l’entomophagie sur la consommation d’animaux traditionnellement élevés pour leur viande, est la grande concentration humaine en zones urbaines et périurbaines. Si la densification a ses avantages économiques et écologiques, elle représente également des contraintes. Le principe de densité parait notamment difficilement compatible avec l’élevage, activité très consommatrice d’espace. La FAO estimait en 2006 les pâturages dans le monde à 26% de la surface terrestre non glacée [Steinfeld et al. 2006]. L’élevage est d’ailleurs très peu présent en région parisienne. En 2010, les bovins franciliens ne représentent que 0,16% du nombre de têtes au niveau national, et les porcins 0,04%.
D’autre part, l’intérêt croissant pour un approvisionnement en nourriture d’origine locale mérite que soit posée la question des possibilités d’autosuffisance relative pour la région parisienne. Celle-ci possède certes une riche agriculture, mais le menu d’un grand Paris autosuffisant, largement dominé par le blé tendre, serait sans doute bien sec, malgré féveroles, pois, cresson et colza, et surtout pauvre en protéines.
A la question de la composition d’un régime équilibré à partir de ressources limitées en espace, posée dans le cadre paradigmatique de l’habitation dans l’espace, des chercheurs japonais répondent justement par un usage de l’entomophagie [Katayama et al. 2008]. Mieux que les poules du voyage autour de la lune de Jules Vernes, quelques insectes permettraient de compléter avantageusement riz, soya et légumes, avec l’apport de protéines, graisses souvent pauvres en cholestérol, sels minéraux et vitamines B ou D.

Surmonter le dégoût

Il va sans dire que l’élevage d’insectes comestibles ne peut avoir de sens qu’en présence de consommateurs. Or, l’entomophagie est dans l’Europe des temps modernes un fait marginal, voire l’objet de tabous. Pourtant, comme le montre Mignon (2002), cette aversion occidentale est un fait plutôt isolé, que l’on porte son regard sur l’Afrique, l’Asie, l’Amérique du Sud ou la Rome antique.
Ni la petite taille qui rend leur collecte fastidieuse pour un faible volume, ni la complexité de l’ordre animal concerné, dont finalement un nombre fort restreint sont vénéneux, n’expliquent de façon satisfaisante l’origine de la répulsion ressentie à l’égard des insectes. Et la comparaison de la plupart des insectes comestibles, amateurs de végétaux frais, à des organismes aussi prisés que les huîtres, qui filtrent toutes sortes de résidus marins,  permettrait de réfuter l’association souvent présente entre insectes et immondices.

De la sériciculture à l’insecte comestible

L’élevage d’insectes n’est certes pas étranger au territoire français, si l’on considère les deux pratiques centenaires que sont l’apiculture et la sériciculture. Le Bombyx du mûrier, ou ver à soie, est un animal entièrement domestique, issu d’une sélection. Les pulpes bouillies de cet insecte sont un en-cas très répandu en Corée, sous le nom de « beondegi », et dont des boîtes de conserves  peuvent se trouver importées jusqu’à Paris.
C’est pourtant un animal extrêmement exigeant. Les larves se nourrissent exclusivement des feuilles du mûrier, et requièrent pour leur transformation une température presque constante de 20 à 22 degrés pendant cinq semaines. Par ailleurs leur odeur prononcée et leur goût ne semblent pas des plus indiqués pour séduire les palais non initiés.
Ainsi, l’on aura sans doute intérêt à se reporter sur d’autres d’espèces d’insectes comestibles, parmi les centaines répertoriées. Entre autres candidats, citons le sphinx du tabac et le sphinx des tomates, autres lépidoptères à la belle couleur verte bien connus pour ravager les plantes de solanacées, diverses espèces de grillons, ou encore le ténébrion meunier, ou ver de farine.

L’approche énergétique

Si l’idée d’utiliser les insectes comme source de protéines à faible impact sur l’environnement est souvent évoquée, l’analyse du cycle de vie dans le cas du ténébrion meunier [Oonincx et al. 2012] est probablement la plus rigoureuse qui ait été faite jusqu’ici. Il y est démontré que des vers de farine, tels qu’élevés aux Pays-Bas dans des cages conditionnées, tous facteurs considérés, requièrent effectivement considérablement moins de surface et entrainent l’émission de beaucoup moins de gaz à effet de serre par gramme de protéine comestible que bœuf, porc, poulet ou lait. En revanche, pour le troisième indicateur, la dépense totale d’énergie, les vers de farine sont moins performants que le poulet et le lait, et à peu près au niveau du porc. Cette dépense d’énergie relève à 55% du gaz et de l’électricité nécessaire pour chauffer, aérer et éclairer les cages, et à 44% de la production de la nourriture des insectes, à base de carottes et de céréales.

Une ferme à inventer

Un élevage d’insectes véritablement efficace énergétiquement représente donc un défi technique exigeant. Quelle que soit l’espèce choisie, un problème est de fournir des températures relativement élevées, de 20 à 30°C, tout en conservant un taux d’humidité restreint et une bonne qualité de l’air. Empêcher le cannibalisme intergénérationnel, faciliter le nettoyage et la capture et interdire la fuite sont autant d’autres impératifs, auxquels s’ajoutent, selon les espèces, des besoins plus ou moins spéciaux : points d’eau, anfractuosités, possibilités de grimper ou de voler.
Du besoin de températures douces découle sous nos latitudes la nécessité de délimiter un espace intérieur. Mais, ni magnanerie, ni poulailler, il semble que ce soit une typologie nouvelle qui doive être trouvée pour le lieu d’élevage.
Le volume et le poids réduits de cet élevage d’un nouveau type permettent a priori un empilement vertical important, qui aurait pour effet d’accentuer encore les gains d’espace par rapport aux élevages conventionnels. La compacité de la structure se révélerait également avantageuse du point de vue énergétique. Le facteur limitant, dans cette direction, serait l’exploitant, à qui un accès fréquent doit être garanti, pour l’alimentation, le nettoyage et le contrôle de toute la population.
La plupart des éleveurs amateurs abritant leurs insectes dans de simples boites en plastique.

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Schéma de principe pour un élevage de sphinx du tabac

Un point de départ pourrait être la superposition de ces boites sur des structures modulaires. Le problème s’épaissit si l’on considère l’accroissement des individus et l’évolution de leurs besoins au cours de leur développement. Il faut, semble-t-il, déménager les insectes, ou bien déplacer leurs contenants. Quoi qu’il en soit, ces mouvements devraient exploiter au mieux les gradients de température et de luminosité.
Si tous les insectes comestibles demandent, pour une croissance rapide, des températures relativement élevées, les besoins en lumière sont d’ailleurs très contrastés, du ver de farine, qui la fuit, au sphinx du tabac, à qui il faut plus de douze heures d’illumination par jour, en passant par le ver à soie, pour lequel la lumière est nécessaire mais le rayonnement solaire direct dangereux. L’élevage en commun de différentes espèces permettrait sans doute de tirer au mieux parti des apports en lumière naturelle.
Les possibilités offertes par l’interaction de différentes espèces vont en fait beaucoup plus loin. Par exemple, selon Hardouin (2003), l’introduction d’acariens dans un élevage de grillons fait que les premiers nettoient les excréments des premiers, qui à leur tour se nourrissent des excédents d’acariens. Mais à défaut de gérer un écosystème intérieur, il s’agit avant tout de penser une intégration harmonieuse à d’autres systèmes.

Une place à trouver

De première importance est le problème de la nourriture des insectes. Idéalement, celle-ci  devrait appartenir à la partie non comestible de la biomasse, évitant la concurrence entre alimentation humaine et animale, tout en étant parfaitement exempte de substances nuisibles qui risqueraient de s’accumuler dans les organismes.
A l’autre extrémité, les fèces d’insectes, quoique d’un volume relativement restreint, représentent une matière organique hautement valorisable, notamment en tant qu’engrais. L’insecte trouve facilement sa place dans la chaîne alimentaire. Une question plus ouverte est celle de la place d’une possible « ferme à insectes » dans le Grand Paris. Comme on l’a vu, la forme pourrait en être flexible, à la contrainte près de l’accessibilité par l’éleveur.
En termes de situation régionale, la production d’insectes comestibles aurait intérêt à s’implanter à l’interface entre ville et campagne, à une position où elle puisse trouver à la fois matières premières agricoles, sources de chaleur et main d’œuvre, à la fois se vendre aux citadins curieux et fournir de l’engrais aux cultures avoisinantes.
Dans la recherche d’un emplacement plus précis, en se concentrant sur les besoins de chaleur importants de nos insectes comestibles, nous pouvons distinguer deux possibilités.
Il se peut d’une part qu’une source de chaleur, sous-produit d’une autre activité, soit présente toute l’année. On obtient alors un système énergétiquement très efficace en greffant la production d’insectes comestibles à cette activité, par exemple en l’installant sur le toit d’une usine ou en récupérant la chaleur des eaux grises d’un ensemble de logements.
D’autre part, on peut considérer l’insecte comestible comme un produit saisonnier, et se contenter d’une génération par an, comme pour le ver à soie au cycle traditionnellement calqué sur celui du mûrier, ou du moins se limiter aux mois les plus chauds. On peut alors imaginer des usages complémentaires dans le temps, qu’il s’agisse de cultures hivernales dans la même serre ou d’une tout autre utilisation.
Au-delà de la cogénération énergétique et de la cohabitation spatiale, l’élément « insecte comestible » pourrait entrer dans bien d’autres relations, à leur tour exprimables en termes spatiaux.  Si chercheurs en biologie et entomologues curieux, dont proviennent les connaissances actuelles en la matière, font d’évidents bons voisins, il s’agirait de transmettre ces connaissances à un plus grand nombre, et surtout de préparer et d’offrir à la consommation les produits comestibles. Certes ceux-ci peuvent être congelés ou utilisés en farine, mais il semblerait que le goût en soit bien meilleur lorsqu’ils sont frais, ce qui ferait peut-être de Rungis le lieu idéal pour cette nouvelle industrie.
Concluons en affirmant que la mêler à d’autres programmes parait indispensable, si l’on veut faire jouer à la ferme d’insectes comestibles un rôle industriel, architectural et urbain comparable au rôle écologique des insectes dans la nature, qui y sont si utiles.

Bibliographie

Durst, P. B., Johnson, D. V., Leslie, R. N., Shono, K. Food and Agriculture Organization of the United Nations, 2010. Forest insects as food: humans bite back. Bangkok: RAP Publication
Hardouin, J., Mahoux, G. 2003. Zootechnie d’insectes-Elevage et utilisation au bénéfice de l’homme et de certains animaux. Bulletin Semestriel BEDIM (Bureau pour l’Echange et la Distribution de l’Information sur le Mini-Elevage), numéro spécial.
Katayama, N., Ishikawa, Y., Takaoki, M., Yamashita, M., Nakayama, S., Kiguchi, K., Mitsuhashi, J. 2008. Entomophagy: a key to space agriculture. Advances in space research, 41(5), p. 701-705.
Mignon, J. 2002. L’entomophagie: une question de culture?. Tropicultura, 20(3).
Oonincx, D. G., de Boer, I. J. 2012. Environmental impact of the production of mealworms as a protein source for humans–a life cycle assessment. PloS one, 7(12), p. e51145.
Steinfeld, H., Gerber, P., Wassenaar, T. D., Castel, V., De Haan, C. 2006. Livestock’s long shadow: environmental issues and options. Rome: FAO.